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Discours, réponse à la décoration des Palmes Académiques (16 juin 2018)

Très Révérend Père Dany Younes, Provincial de la Province Jésuite du Proche Orient et du Maghreb,

M. Ziad Chebib Gouverneur de la ville de Beyrouth,
M. Hugo Shorter Ambassadeur du Royaume Uni,
M. Arnaud Péscheux Premier Conseiller
Messieurs les députés et les ministres,
M. Karim Ben Cheikh Consul Général de France,
Mesdames et Messieurs les diplomates,
M. Fadi Yarek, Directeur Général du Ministère de l’Education,
Père Boutros Azar, Secrétaire Général des Ecoles Catholiques,
Mme Véronique Aulagnon Conseillère de coopération d'action culturelle et Directrice de l'Institut français du Liban,
M. Serge Tillmann Conseiller culturel adjoint,
Chers bienfaiteurs,
Chers pères,
Chers parents,
Chers collègues,
Chers anciens,
Chers amis,

 

Je suis très touché, voire ému, par l’honneur que vient de me faire l’État français, qui a chargé Mme Aulagnon de me remettre les insignes de ma nomination au grade de Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques. C’est un honneur pour l’institution dont je suis le Recteur, le Collège Notre-Dame de Jamhour ; pour l’ensemble des acteurs pédagogiques de cette institution ; pour les pères jésuites qui y travaillent depuis 168 ans. Cet honneur est une reconnaissance de tous les efforts déployés par les soldats connus et inconnus du Collège qui œuvrent depuis des décennies en faveur de la culture française. Au nom de tous, je vous exprime toute ma gratitude pour ce geste symbolique qui touche chacun et chacune d’entre nous.

Cependant, l’honneur peut n’être qu’un sentiment passager, superficiel, voire mondain, s’il ne va pas au-delà des simples apparences et s’il ne vise que le sensationnel. L’honneur donné, au sens vrai, est ce qui met en valeur une vie réelle et signifie par là même une action constructrice, positive et durable. Ce geste que vous venez de poser, chère Mme Aulagnon, met en valeur le rôle que ne cesse de jouer la Compagnie de Jésus pour la promotion de la Francophonie au Liban. Ce rôle s’est développé d’une manière fortuite au séminaire de Ghazir quand la langue française a progressivement remplacé l’italien, qui était la langue commune du séminaire. En effet, à partir de 1848, avec l’arrivée des Pères Badour, Aboujit et Monier, et avec l’acceptation des premiers élèves non séminaristes en 1850 et la création du Collège-Saint-Luc sur le lieu même du séminaire, le français va devenir non seulement la seule langue commune mais aussi la langue principale des études. Cette transformation linguistique, qui semble anodine dans le diaire de ce séminaire, qui relevait de la Mission de la Province Jésuite de Lyon, a eu des conséquences historiques incalculables au sein des institutions de la Compagnie de Jésus au Liban. Ce séminaire et ce Collège adjacent sont le berceau de nos deux grandes institutions au Liban, à savoir, l’Université Saint-Joseph et le Collège Notre-Dame de Jamhour.

 

La lettre qui m’annonçait ma nomination le 3 août 2017 précisait que cette décoration était accordée pour services rendus à la culture française. Ce serait de la fausse modestie si je niais, en tant que Recteur de Jamhour, avoir rendu et rendre effectivement service à la culture française. Mais, pour être juste, je dois d’emblée préciser que c’est l’institution, en tant qu’ensemble d’acteurs pédagogiques, en tant que réseau d’énergies humaines, qui assure, depuis des décennies, ce service. Et pour aller plus loin, je dois souligner que, par notre engagement envers la culture française, nous rendons un service certain à la société libanaise et à l’ensemble de notre pays. Pour le dire très simplement : le Liban ne serait pas le Liban d’aujourd’hui sans la France et la culture française.

Nous pouvons bien évidemment critiquer ce pays, douter de ses institutions politiques, nous méfier de ses responsables et questionner le communautarisme de sa société. En revanche, nous ne serions pas justes d’oublier tout le positif qu’a donné et que continue à donner à notre pays et à notre culture cette amitié franco-libanaise. Peut-on imaginer un instant le Liban sans cette relation qui l’a marqué même avant la déclaration du Grand Liban le 1er septembre 1920 ? Il serait utile de se souvenir que la première pierre dans cette relation a été posée le 24 mai 1250 quand Saint Louis a remis sa charte aux Maronites du Liban à Saint-Jean d’Acre, dans laquelle il s’engage à protéger cette communauté qui constitue jusqu’à nos jours une partie importante du puzzle libanais. Ce n’est pas le lieu de vous dresser une liste exhaustive de tout ce que cette relation a donné à notre pays, mais je dois, au moins, souligner une donnée majeure de cette relation : notre lien humain et historique avec l’Europe méditerranéenne, qui se faisait jadis à travers le grec et le latin, se fait surtout depuis le XIXe siècle à travers le français et à travers la relation avec la France.

D’aucuns critiquent notre attitude jugée « trop francophile » et nous posent des questions comme : « Cette relation inégale est-elle vraiment dans l’intérêt d’un petit pays comme le Liban ? Comment défendez-vous les intérêts de votre pays quand vous préparez vos élèves à abandonner leur patrie et leur culture pour aller vivre ailleurs et contribuer aux différents aspects de la vie d’autres sociétés et d’autres pays ? N’êtes-vous pas en train de déresponsabiliser votre jeunesse, en l’encourageant implicitement à fuir sa patrie, au lieu de trouver des solutions à ses problèmes ? Beaucoup de questions peuvent être légitimement posées et peuvent jeter un soupçon général sur les intérêts réels d’une telle relation entre une culture dominante et une culture qui se laisserait dominer.

 

En fait, ma réponse générale à ce genre de critique est très simple : en 2018, personne ne peut se limiter à sa seule culture et se contenter d’une seule identité culturelle et nationale. Notre identité véritable, notre identité humaine s’incarne dans une culture particulière mais vise l’universel. Le fait de s’ouvrir à une autre culture ne veut jamais dire oublier ou gommer ce que nous sommes à l’origine mais plutôt l’enrichir, le féconder. Pour en être convaincu, il suffit de voir combien ces Libanais, appartenant à cette double culture, ont contribué à la vie de leur pays. La liste des Anciens élèves de ce Collège, dont l’énumération serait trop longue et fastidieuse, illustre bien cette double appartenance et cette contribution généreuse à leur pays d’origine. Notre destinée, la réalisation de notre être dans l’histoire, surpasse, au sens de l’aufhebung hégélien, les identités particulières en intégrant ce que ces identités ont d’essentiel. Cette destinée, qui est tout le potentiel caché de notre humanité, est difficilement réalisable dans les limites fermées d’une seule culture, d’une seule langue et d’un seul peuple.

 

Notre humanité, au sens plein, joint la particularité d’une culture donnée à l’universalité de notre dignité humaine, un thème cher aux auteurs des documents du Concile Vatican II. Cette tension créatrice et enrichissante est ce que les Libanais, comme nous, ont choisi en optant pour la francophonie et pour la culture française. Mais la francophonie ne saurait être, à son tour, une identité fermée et hostile à toute autre culture. La francophonie, celle surtout à la libanaise, est une francophonie inclusive et non exclusive. Elle n’exclut pas les autres cultures mais dialogue avec elles et se laisse enrichir par elles. Elle implique une ouverture au monde entier, même à d’autres cultures concurrentes comme la culture anglo-saxonne ou la culture hispanique. C’est ainsi que nous comprenons notre relation avec la culture française comme le paradigme d’une démarche humanisante qui ne cesse de tendre vers l’universel en plongeant ses racines dans le particulier. C’est cette démarche dans l’ouverture exigeante qui pousse les Libanais francophones à questionner davantage leur identité pour un meilleur enracinement dans leur propre culture. Personnellement, je dirais que je suis devenu plus libanais en me nourrissant de la culture française et après avoir vécu quelques années en France et ailleurs...

 

Je crois que nous ne parlons pas suffisamment de la fécondation nécessaire d’une culture par une autre, car cette fécondation fait partie de notre identité véritable en tant qu’humain et en tant qu’être fondamentalement social. C’est le sens profond de l’affirmation d’Aristote, « l’homme est un animal politique », “Zoon Politikon”. Vivre avec les autres implique nécessairement une influence des autres sur soi ; et ce qui s’applique à l’individu s’applique, à plus forte raison, aux structures politiques et culturelles.

Être au service de la culture française devient ainsi un service rendu à soi et une volonté de se laisser questionner par l’autre pour devenir soi-même. La francophonie constitue ainsi un milieu concret d’ouverture à l’autre, une remise en cause audacieuse de notre propre identité et une altération de soi par soi. Face à une culture aussi exigeante que la culture française, et pour le redire après Paul Ricœur, le « je » devient un autre, un autre soi-même ou soi-même comme un autre. Ce lien de vie avec la culture française, cette volonté de se laisser interpeller par une autre culture que la sienne, s’inscrit dans un retour permanent, une sorte de pèlerinage intérieur, à cette expérience fondatrice où l’Autre, au sens lacanien, demeure notre interlocuteur véritable, notre identité altérante. Cet Autre que Denis Vasse appelle l’Autre de la Vie, devient notre identité anthropologique véritable qui nous arrache à l’animalité pure pour nous donner une identité humaine, sociale et universelle. En ce sens, les services rendus à la culture française sont, en même temps et surtout, un service rendu à la culture libanaise. Ce service est alors un service réciproque, un bien commun au sens fort comme aime le rappeler Thomas d’Aquin. Le bien est davantage un bien dans la mesure où il est le bien du plus grand nombre, comme le soutient John Stuart Mill. Le bien, au sens véritable et ultime, nous rappelle Emmanuel Kant, ne peut être que celui de tout le monde ; le bien, le véritable ne peut viser que l’universel. Si notre relation à la culture française est un bien, et elle l’est, ce bien est pour nous tous. Cette amitié franco-libanaise s’inscrit alors dans une démarche humaine fondamentale où le désir de ce bien commun demeure à l’origine de toute organisation sociale et politique. Ce désir du bien commun qui s’exprime dans la relation et l’amitié avec l’autre différent, sert en fin de compte à la promotion de notre vie citoyenne et sociale, à la vie de la Cité, « Polis », et non pas le contraire.

 

C’est ainsi que je comprends le sens de cette nomination au grade de Chevalier de l’Ordre des Palmes Académiques comme le symbole d’une transformation par l’autre et de l’autre, comme une avancée vers l’humain qui est dans l’ouverture anthropologique à l’Altérité fondatrice et comme la célébration, dans la joie, d’un bien commun, d’une relation aussi vitale qu’enrichissante qui demeure à l’horizon de tout honneur véritable.

 

Permettez-moi finalement de redire, au nom de toutes les équipes du Collège Notre-Dame de Jamhour et au nom de tous les pères jésuites du Collège, toute notre gratitude pour l’honneur reçu ; célébrons ensemble notre relation et les fruits de cette relation et offrons-les à la Femme dont la présence et l’influence n’ont fait que marquer cette institution, Marie, Reine du Liban et Notre Dame de notre Collège.

Merci

Père Charbel Batour, S.J.
Recteur

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